En 1962, le philosophe allemand Jurgen Habermas consacre son premier ouvrage à ce qu’il appelle la sphère publique. Ce vocable désigne l’espace de délibération et de communication dans lequel les citoyens peuvent participer activement à la vie politique et sociale en exprimant leurs opinions et en discutant de manière rationnelle et éclairée des questions qui les concernent. Les historiens voient la sphère publique émerger dans les agoras et forums antiques, puis évoluer vers des formes plus modernes dans les pubs et les cafés dès le 17e siècle. Dopés à la caféine, des relations et des inconnus peuvent y échanger des idées et discuter de ce que l’on appellerait aujourd’hui des opportunités d’affaires. Les journaux viennent progressivement alimenter ces débats. La vie publique tient une place centrale dans les discussions, au point que certains gouvernants préfèrent tout simplement fermer ce type d’établissement. Ainsi, le sultan turc Mourad IV interdit les maisons de café en 1633, inquiet que des complots puissent y être fomentés contre lui. A la même époque, en Angleterre, Oliver Cromwell ferme les débits de boissons ou public houses (pubs) pour éviter que les langues déliées ne portent les habitués à quelques débordements fâcheux pour sa régence. En Europe, la sphère publique sort du café avec les progrès de l’imprimerie et la fin de l’ancien régime. Les citoyens échangent sur les propositions de gouvernement que leur soumettent les politiques par le biais de publications ou interventions, radiophoniques d’abord, puis télévisées. Ces discussions les aident à décider de leur vote et, par suite, de la direction que prennent les actions de gouvernements élus. Avec le temps, les médias se succèdent, mais ne s’annihilent pas. Internet semble naturellement appelé à favoriser le fonctionnement de nos démocraties délibératives en facilitant l’accès à l’information et, par conséquent, en améliorant la qualité du débat public.
Cependant, tout change avec le développement des réseaux sociaux. Pourtant, le principe en semblait aller plutôt dans le même sens : des plateformes d’échange d’information et de discussion à l’échelle planétaire. Pouvait-on imaginer un meilleur vecteur pour la démocratie délibérative ?
Poursuivant la réflexion engagée 60 ans auparavant, Jurgen Habermas se penche sur la fragmentation digitale dans son ouvrage de 2022, intitulé Nouvelle transformation structurelle de la sphère publique et de la politique délibérative (Ein neuer Strukturwandel der Öffentlichkeit und die deliberative Politik, Berlin: Suhrkamp 2022). Le philosophe y explique qu’il « doit exister un lien reconnaissable entre les résultats de l’action gouvernementale et les suffrages des électeurs, de telle manière que les citoyens puissent y reconnaître la confirmation du pouvoir de rationalisation de leur propre opinion et choix démocratique. Les citoyens doivent être en mesure de percevoir leurs conflits d’opinions à la fois comme portant à conséquence et comme étant un désaccord sur les meilleurs choix rationnels »*. Pour Habermas, les réseaux sociaux dans leur forme actuelle détruisent ces liens de correspondance entre données du débat public et la perception de l’action publique. En effet, l’apparition des médias sociaux est allée de pair avec la désagrégation du journalisme institutionnel. Or, sans médiateur professionnel dont le métier consiste à vérifier les sources, trier les informations, les hiérarchiser selon leur portée, toute nouvelle apparaît dans le champ public de manière indifférenciée, dans le flux d’opinions et d’informations d’ordre privé. Le champ informationnel des médias sociaux est par essence semi-privé. Porté par des particuliers, ce qui y est partagé exprime leur point de vue plus qu’une tentative d’établir une vérité ou de construire un discours cohérent. Le papier de complotisse.org rédigé par un amateur enthousiaste en 15 minutes dans sa cuisine y fait bon ménage avec un article de média dit mainstream qui aura mobilisé une équipe de professionnels pendant trois mois et la photo de Médor le toutou. Le réseau social est donc ambivalent. Si la démocratisation de l’accès à l’audience est indéniable, l’absence de contrôle de qualité sur les contenus compromet le sérieux du débat. Le vrai problème serait encore plus profond. Sans incriminer les chatons, Habermas pointe sur la confusion entre l’espace privé, celui réservé précédemment à la correspondance, et l’espace public. Les influenceurs jouent volontiers de la confusion en nous entretenant sur leur régime ou leur choix de literie, sujets réservés auparavant à un cercle d’intimes. En effet, la discussion publique était jusqu’à présent réservée à des sujets dits d’intérêt général parce que, justement, les décisions qu’ils impliquent concernent un ensemble significatif de citoyens (commune, région, nation). Ce n’est plus le cas dans un média social. Les plateformes, laissées à elles-mêmes, ont créé un milieu ambigu, mais manifestement corrosif pour la démocratie, plutôt que de favoriser un débat informé à grande échelle. Ces constats portent Habermas à parler de régression démocratique.
Faut-il pour autant désespérer ? Pas nécessairement. Chaque nouveau média a laissé ses audiences perplexes et contribué à sa manière aux maux du siècle. Pensons à l’exploitation de la radio par les national-socialistes Allemands dans les années 1920-30. Cette même radio a contribué à asseoir le prestige du jazz comme forme d’expression musicale légitime aux US. Les discours de Churchill ou de Gaulle ont été portés par ces mêmes ondes. Le média est un outil. Comme toute technologie, la phase d’exploration permet d’en découvrir les usages et les abus possibles. Jusqu’à présent, des mécanismes de régulation raisonnée ont toujours suivi, parfois précédés de phases d’hyperrégulation (vous avez dit ORTF ?). La nécessité de créer une forme de coexistence numérique qui favorise l’apprentissage, la création et le débat d’idée semble reconnue (vous souvenez-vous des promesses du Web 1.0 ?). Les outils conceptuels, légaux et techniques suivront.
A nos mots participe à cet effort en créant des opportunités de se prononcer, d’être entendu et d’avoir un effet observable sur les discours et les actions des marques, des entreprises et des acteurs publics. Notre entreprise a commencé sur le constat d’une possibilité sans précédent d’entendre nos contemporains sans extrapoler les paroles de quelques-uns ni les enfermer dans des cases, et encore moins en écoutants à la porte du réseau des réseaux. Notre raison d’être est bien de contribuer à l’émergence de discussions à grande échelle permettant à chaque voix d’être entendue. En limitant l’usage de l’IA à une première phase de traitement, en créant des questionnaires adaptés, permettant d’inclure l’ensemble des partis prenants d’une organisation, et de discerner la complexité des réponses recueillies grâce à un traitement professionnel, humain, à nos mots a vocation à favoriser les discussions éclairées autour des marques, des entreprises, des initiatives citoyennes.
* NB : traduction-adaptation par nos soins
