Ne tirez pas sur … le piano

Pour marquer ce long week-end, pourquoi ne pas se pencher sur un sujet plus léger ?

A l’hiver 2023, Nick Cave, crooner punk rock issu du tourbillon des années 1980, s’énervait contre une chanson créée à l’aide de ChatGPT sur la base de ses écrits. Le billet publié sur son blog the Red Handle répète ad libitum que le texte produit par l’IA serait dénué de toutes les qualités qui font la grande poésie pour conclure qu’il s’agit littéralement du bullshit. Le post de Nick Cave (https://www.theredhandfiles.com/chat-gpt-what-do-you-think/) nous semble exemplaire, tant il résume clairement les positions et les contradictions qui entourent notre sujet.

En substance, la prose du chanteur peut être résumée en quatre points :

  • Ecrire une chanson est une histoire de tripes : « It’s a blood and guts business, here at my desk, that requires something of me to initiate the new and fresh idea. »
  • L’IA n’a ni tripes ni expérience humaine : « ChatGPT’s melancholy role is that it is destined to imitate and can never have an authentic human experience ».
  • Pour cette raison, ce que fait l’IA est nul (« this song sucks ») en tant qu’œuvre d’art. La production de l’IA ne peut prétendre exprimer l’expérience humaine du dépassement de soi dans l’acte créateur : « Writing a good song is not mimicry, or replication, or pastiche, it is the opposite. It is an act of self-murder that destroys all one has strived to produce in the past… it is the redemptive artistic act that stirs the heart of the listener, where the listener recognizes in the inner workings ».
  • Cette voie nous mène probablement en enfer, car l’IA n’est pas appelée à disparaître :« It can never be rolled back, or slowed down, as it moves us toward a utopian future, maybe, or our total destruction… The apocalypse is well on its way. »

Cette position peut surprendre par son caractère tranché, venant d’un vétéran de l’avant-garde musicale. Pour la comprendre, essayons de replacer l’IA générative dans la perspective de la musique que crée Nick Cave. En fait, notre auteur-compositeur-interprète est positionné au cœur de la contre-culture durant la première partie de sa carrière, que nombreux fans considèrent comme la plus intéressante. Une forme de réconciliation s’est progressivement instaurée avec un environnement plus pop et mieux rémunérateur. Nick Cave n’a pas renoncé pour autant à l’exploration des tiraillements et des aspects sombres de l’expérience humaine.

Son imaginaire est correctement identifié par le refrain proposé par l’IA :« I am the sinner, I am the saint/ I am the darkness, I am the light/ I am the hunter, I am the prey/ I am the devil, I am the savior ». ChatGPT reproduit bien les procédés de l’artiste, mais sans capter les nuances qui font la poésie. L’aptitude de l’IA fort pour résumer les textes et faire ressortir les traits saillants est évidente. Est-ce que cela fait art ? Certainement, non.

Du moins, du point de vue de ce que pratique Nick Cave. La création est pour lui exploration des possibilités de la forme. Cette rupture permanente n’est pas l’art de tout le monde. Un vaste massif de musique populaire est mis de côté. Cette musique des masses, sans prétention de grandeur, songeons à la Dance des années 1990, représente toutefois une part immense du marché de la musique mondiale. Ce n’est pas la musique de référence de l’auteur. Nick Cave s’inscrit en fait en plein dans le mythe romantique de l’artiste auquel il oppose implicitement le mythe de la machine, issu de la révolution industrielle. La mythologie moderne de la créature apocalyptique (Terminator, quand tu nous tiens) est par essence opposée la vision du créateur visionnaire. La radicalité novatrice est opposée à la variabilité prévisible. Or, cette dernière est l’essence du réseau social. Nous voyons ici comment un nouveau contenu se structure autour d’un nouveau média (nous reviendrons sur cet aspect).

Enfin, l’auditeur est pris à parti. L’œuvre créée par la machine n’a pas de cœur, rendant impossible la communion avec l’audience. Cet argument fait appel à des impondérables. Notons seulement que nous l’avons déjà entendu pour le rock, le punk, le métal, le hip-hop la techno. Les musiques électriques et électroniques n’auraient pas de feeling (soupir).

La position de Nick Cave sur l’IA en musique appelle plusieurs conclusions.

  • L’IA fait partie d’une palette outils. Des objectifs doivent être assignés pour son utilisation, et un travail humain est indispensable pour obtenir des résultats conformes aux attentes. Le but est-il de générer un produit pour le plus grand nombre (moyenne des tubes des années passées) ou inventer quelque chose sans précédent ?
  • Il n’y a pas une mais des musiques , l’usage de l’IA peut varier pour chacune d’entre elles.
  • La concurrence entre les producteurs, les créateurs, les solutions va entraîner l’émergence de nouveaux usages et pratiques.
  • La musique populaire depuis le 20e siècle vit dans un rapport étroit avec la technologie. Nous entrons dans une nouvelle phase d’exploration. Cette remarque est valable pour de nombreuses activités humaines, à nos mots est fier de faire partie de ces explorateurs.

Une réflexion approfondie nécessiterait en fait une segmentation des publics et des usages. Différentes audiences appellent différentes qualités. Le segment de masse est plus facilement prévisible par inférence (ce que fait en grande partie l’IA). Au sein des différents segments, la concurrence poussera nécessairement à rationaliser l’utilisation de l’IA. Dès aujourd’hui, certains créateurs recentrent le débat, en ramenant la question a des règles de partage des bénéfices. L’adaptation de l’industrie fera l’objet d’une suite. Nous pouvons déjà supposer qu’un usage authentiquement créatif supposerait une relation dans laquelle la machine vient alimenter l’humain.

Nous prévoyons l’IA restera dans le champ de la musique. Les exemples les plus convaincants ne concerneront dans un premier temps que les expériences ésotériques et la pop la plus commerciale. L’IA va rejoindre la palette des moyens au service du producteur pour réaliser des objectifs liés à l’automatisation (transpositions, etc.), à la commercialisation (aide à la décision) ou à l’exploration de possibilités nouvelles. Pour l’instant, l’IA restera un outil entre les mains des créateurs et des producteurs, comme une table de mixage ou un sampler. Progressivement, un mix sera trouvé autour d’un nouvel équilibre pour créer la musique qui accompagner notre révolution informationnelle. Si vous voulez en savoir plus sur la manière dont cette révolution va affecter votre marque, votre lieu de travail ou votre environnement civique, n’hésitez pas à nous contacter pour en discuter.